Programme jour par jour / Juin 2011
080910111213
1415161718 

Édito.

L'irréductible

Un coup de dés jamais n'abolira le hasard
Stéphane Mallarmé

Quelle conjonction entre intuition mathématique et intuition artistique, logique et imagination, vision et exactitude ? Cette question, qui traverse l'histoire de la pensée et de la créativité, aimante le festival Agora 2011. À la « déraisonnable efficacité » des mathématiques (Eugène Wigner) dans les arts semble répondre l'illumination esthétique de la découverte mathématique. La création moderne a très souvent croisé les outils mathématiques de son temps (théorie des ensembles, musique formelle et musique aléatoire, influence de Poincaré sur les cubistes, programmes incompressibles, l'incalculable et l'irréductible...) tandis que l'art inspirait à son tour les mathématiciens.

Ce dialogue au sein d'Agora rassemblera des singularités artistiques (Pierre Boulez, Emmanuel Nunes dont l'Ircam marquera le 70e anniversaire, la figure de Karlheinz Stockhausen, la création émergente...) et des chercheurs de renom comme Alain Connes et Alain Badiou. Dans cette multiplicité sensible et intelligible, Stockhausen s'impose précisément en maître de la frénésie computationnelle et de l'intuition visionnaire. Celui qui aura ouvert et parcouru chaque voie jusqu'à son épuisement, musique électronique dans l'espace ou opéra, écriture de l'ordre absolu ou liberté de la musique intuitive, a conçu son œuvre comme prospective et archétype. Une trajectoire considérable qui s'infléchit de l'original vers « l'originel », de la force des commencements dans la jeunesse vers l'encensement des origines dans l'œuvre tardive. Traversant Agora et plusieurs espaces parisiens, les moments de Klang, ultime cycle resté inachevé de Stockhausen, viennent épeler une dernière fois l'unité de la totalité sensible sur la scène-monde.

Au coeur d'Agora 2011, la métamorphose du théâtre du spectacle vivant avec Les Temps tiraillés de Myriam Gourfink dans l'installation d'Anish Kapoor au Grand Palais, le rendez-vous d'Eszter Salamon au Centre Pompidou et, en ouverture, la création de Luna Park de Georges Aperghis à l'Ircam. Le « théorème » de cette nouvelle aventure du théâtre musical, l'égalité du monde réel et des mondes virtuels, met en scène des voix humaines et de synthèse soumises à des situations incongrues ou inespérées. Comment une multiplicité consistante vient-elle transformer la totalité de l'espace sonore et visuel ? Reformulée par plusieurs générations d'artistes et autant d'esthétiques différentes - les narrations labyrinthiques de Berio (A-Ronne), l'espace pulvérisé du jeune Lindberg (Kraft), l'espace immersif d'Ivan Fedele..., cette interrogation radicale invite à tous les débordements expressifs et mathématiques. Au commencement, le multiple en scène. Son coup de dé, sa logique, serait très prosaïquement la possibilité de « dire nous ».

Frank Madlener

Crédit Affiche : Ashley Fure, Jean-Michel Albert, photographie du prototype V.2, travail préparatoire, installation Tripwire © Jean-Michel Albert